Un homme discret & une œuvre monumentale

(Lu en 15 minutes)
Ousmane sow
Le 02 décembre 2016 Rubrique: Archives V3

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Note de la rédaction : La peine est une amère potion que l'on se doit de boire dans le silence et la tranquilité disait Khalil Gibran. Ainsi s'en est allé Ousmane Sow et sa disparition restera l'une des potions les plus douloureuses qu'aura à boire la culture sénégalaise. En hommage, nous partageons avec vous l'interview qu'il a eu à accorder en 2012 à Récidive Magazine. Puisse-t-il reposer en paix.

Ousmane Sow, bien que d’une haute stature et d’un grand renom, demeure un homme discret. Il goûte peu les mondanités, se tient à l’écart des coteries qui, à l’échelle du globe, décrètent l’art contemporain. Sans trop se soucier des opinions à la mode, dans son atelier, il crée. En interrogeant Google, on trouve bien des informations sur l’Artiste, très peu sur l’homme. Et puis, tous ces textes se rapportant à lui et que l’on trouve sur la toile se ressemblent terriblement. Çà et là, on retrouve les mêmes traits de caractère mis en lumière, la même insistance sur les mêmes éléments biographiques. C’est ainsi que quelques anecdotes de sa vie parisienne sont connues : il aurait couru le marathon de Vincennes en Charentaises, vécu très modestement lorsqu’il était étudiant et apprit son métier de Kiné en suivant l’enseignement de l’époux de Françoise Dolto, la célèbre psychanalyste. En allant voir M. Sow, en sollicitant sa parole, nous espérions pouvoir aller au-delà de toutes ces choses déjà dites. Qu’il ait bien voulu nous recevoir a été une agréable surprise. Assis, dans une grande pièce dépouillée du Sphinx, sa maison aux plafonds particulièrement hauts, d’une teinte ocre et à l’ameublement parcimonieux, nous l’avons questionné sur sa vie, le Sénégal et son œuvre. Il consentit à nous satisfaire, avec néanmoins la pudeur de ceux dont on sent bien qu’ils n’aiment pas parler d’eux, surtout à de jeunes inconnus.

Une enfance dakaroise

MD : Bonjour Ousmane Sow et merci de nous recevoir. Je commencerais par vous demander si vous avez grandi à Dakar.
Oui, tout à fait. Moi je suis né, à l’époque on l’appelait l’avenue de la liberté, ASECNA. C’est là-bas que mon père avait une maison quand il était transporteur. Il l’a vendu parce que j’étais tout le temps dehors et avec la circulation c’était dangereux. Puis, il a acheté une très grande maison à Rebeuss et c’est là-bas que j’ai grandi.

MD : Quel souvenir vous avez de cette enfance dakaroise ?
Formidables, même lorsque c’était la guerre et pas très réjouissant. Mais disons qu’on avait des parents tellement formidables, pas seulement les miens, si bien que vraiment on était protégés. On n’a pas senti tellement la guerre.

MD : Vous aviez quel âge durant la guerre ?
7 ans lors du bombardement de 42. On allait à Saint Louis, où mon père nous avait évacués pour notre sécurité. Au moment de prendre nos billets de train, il y’avait ma petite sœur qui venait de naître et mon frère ainé, et là, le bombardement. On nous demande de nous coucher, ma mère nous protégeant, mon père également, je revois toujours cette scène, quand je passe devant la gare.

MD : Quand êtes-vous parti pour vos études en France ?
Aussitôt après la mort de mon père je suis parti en France. Je pense que je ne serais pas parti s’il était vivant. Mais, à un moment donné, je me suis dit : il faut une rupture, je suis parti pratiquement même pas l’année suivante.

MD : À l’époque où vous étiez enfant, est-ce que Dakar offrait à sa jeunesse un épanouissement culturel ?
La culture était partout. Pas seulement celle que l’on met dans les centres culturels. Il y’avait les séances de lutte, les tam-tams, Badara Mbaye, vous devez en avoir entendu parler de Badara Mbaye.

MD : Non
C’était le chanteur à la mode. Il y’avait la lutte aussi. Mais pas comme on la pratique maintenant. Maintenant ils sont en jeans et basket.
Aujourd’hui, on entend très peu ce qu’on appelle les bakk. Tandis qu’avant, tous les lutteurs le faisaient, énumérez leurs victoires. Comme on avait l’arène sénégalaise pas loin de chez nous, mon père était amateur de lutte et on avait un fameux lutteur, Abdourahmane Diagne, qui venait se déshabiller chez nous. Il y’avait Bosco Sow aussi, une maison après la nôtre. C’était vraiment de très grands lutteurs. On les accompagnait. C’était formidable.Être jeune aujourd’hui, c’est galérer, ce n’était pas le cas. Aussi bien sur le plan de l’éducation. On a l’impression de radoter, de dire de mon temps… Les jeunes qui veulent des choses tout de suite sans effort.

MD : À quel âge avez-vous débuté la sculpture ?
Vers 7, 8 ans.

MD : Qu'est ce qui vous avez poussé à sculpter ?
C’était des travaux pratiques de l’école primaire.

 

Au fil de l’œuvre

MD : Entre ces premières sculptures d’enfance et le festival mondial des arts nègres de 1966 auquel vous avez pris part, vous avez continué, hors du cadre scolaire, à pratiquer la sculpture ?
Pendant que je suivais les cours de kiné, je n’avais pas le temps. Mais après le diplôme, que j’ai passé en France, je m’y suis remis. J’ai fini mes études en 63, je suis rentré en 65, mais je suis reparti après, en 67, pour revenir définitivement en 79.

MD : Vous pourriez évoquer pour nous ce premier festival des arts nègres et le souvenir que vous en avez gardé ?
C’est-à-dire que c’était un festival qui réunissait pas mal de monde. Il y’avait Duke Ellington. Ella Fitzgerald et puis des peintres sénégalais tels qu’Iba Ndiaye et El Hadj Diouf. Picasso avait offert à Senghor une aquarelle pour soutenir le festival.

MD : Pendant cet évènement, y’avait-il un intérêt du public pour les manifestations culturelles qui se tenaient à Dakar ?
Ah oui, c’était un vrai festival. C’est pour cela que quand ils ont voulu le réitérer je n’ai pas voulu y participer par ce que ça n’a plus de sens.

MD : Ça n’avait plus de sens parce que ça avait déjà été fait ou par ce que la manière dont ça a été réitéré n’était pas la bonne ?
Aujourd’hui je peux dire que toutes mes activités se passent à l’extérieur donc faire un festival spécifique n’a plus sa raison d’être. Tandis que Senghor, quand il faisait ça, on ne se connaissait pas. En Afrique on ne se connaissait pas. Maintenant, les artistes se connaissent.

MD : Un festival mondial des arts nègres donc, selon vous, ça n’a plus sa raison d’être ?
Ça n’a plus de sens.

MD : Et Art Africain, cela a-t-il un sens pour vous, et si oui, lequel ?
On ne peut pas sculpter comme les européens, on a notre spécificité. Mes sculptures, on sent que c’est un Africain qui les a faites. Mais être cloîtré… Pourquoi est ce qu’on ne dit pas art européen, ou alors, c’est dit de manière anecdotique. Quand on dit art africain, c’est parfois dans le sens suivant: vous êtes un artiste africain et vous ne faites que des choses que les Africains doivent comprendre. C’est ça l’erreur. J’ai réussi à y échapper, on est artiste, un point c’est tout.

MD : Vous avez sculpté un Bronze de Victor Hugo. Pourquoi lui, entretenez-vous un rapport particulier avec l’Histoire des lettres françaises ou la littérature en général ?                                                                                           

J'aime bien aussi les citations de Kocc Barma. Mais Victor Hugo entre dans le cadre de ma série des Grands Hommes, depuis ma jeunesse j’ai appris ses poèmes, c’est quelqu’un qui m’est familier. Dans cette même série, j’ai aussi réalisé Mandela, mon père aussi. Des sculptures de Gandhi et Rosa Parks sont prévues aussi.

MD : Cette série des grands hommes vous l’avez intitulée merci. Il a été dit que vous en aviez conçue l’idée à un moment où, alors qu’un certain nombre d'événements vous chagrinaient , vous avez voulu rendre hommage à des personnalités qui donnaient foi en l’Humanité ?
Pas vraiment en fait, mais disons que ça s’enquillait avec l’actualité et je me suis dit que ce n’était pas neutre alors de remercier ces gens qui m’ont aidé.

MD : Revenons-en à Victor Hugo. Ce que j’essayais de savoir finalement c’est si vous étiez un féru de littérature et si la littérature inspirait votre œuvre ?
Oui. Quand je travaillais les séries, j’avais des poèmes de Senghor que j’écoutais. D’ailleurs, j’ai une bande magnétique de Senghor que j’écoute la nuit. C’est une bande magnéto, à l’ancienne, une vieille technologie. C’était une émission de Lucien Lemoine, ça s’appelait prélude à la nuit. Je les ai achetés en même temps que l’appareillage nécessaire à leurs lectures.

MD : Votre première vente a été réalisée au Japon, comment l’artiste que vous êtes a ressenti ce moment, celui de la vente de votre première sculpture ?
C’était un déchirement que de vendre. J’attendais toujours pour que les personnes qui connaissent mon travail, qui s’attachent à ce que je fais, puissent le voir. Vendre, ça a toujours été difficile.

MD : Vous auriez fait un Toussaint L’ouverture ?
Ça, c’est l’une de mes toutes premières sculptures, réalisées en 89. Il est aujourd’hui au Smithsonian, aux États-Unis.

MD : De même qu’une Marianne ?
Celle-là se trouve au musée des arts premiers.

MD : Vous avez aussi réalisé un Gavroche ?
Oui, Gavroche est là, il est un peu abîmé ceci dit.

MD : S’agissait-il pour ces œuvres de sculpter des figures révolutionnaires ?
Je dirais Historique.

MD : Vous avez longtemps exercé le métier de kinésithérapeute et puis vous l’avez graduellement abandonné pour vous consacrer pleinement à la sculpture. Comment cela s’est-il passé ?                                                            

À un moment donné, la sculpture prenait le pas sur la Kiné, les expositions se multipliaient. J’avais mon cabinet à Dakar et trouvais à l’époque un remplaçant c’était difficile. J’ai dû faire un choix. J’ai exercé jusqu’à 89. À l’époque mes enfants étaient petits. Ma femme était étonnée, mais c’était une évidence pour moi.

MD : Vous avez tout de même pris du temps pour vous tourner résolument vers la carrière d’artiste, notamment quand on sait que la sculpture vous suit depuis votre plus jeune âge.
Oui, ce n’était pas un métier. Je le faisais pour mon plaisir. Il n’y avait pas de dualité entre les deux. C’était ma force d’ailleurs, je n’avais pas de plan de marche, je faisais ça pour mon plaisir et je continue à le faire pour mon plaisir. Je ne suis pas motivé par l’appât du gain même s’il en faut, pour vivre, mais disons que ce n’est pas mon objectif, je fais ce qui me plait. Si j’ai la chance qu’on apprécie au point d’acheter ou de commander, tant mieux. Je ne veux pas gêner qui que ce soit, c’est une option, c’est un choix, j’ai abandonné la kiné, Dieu merci ça a marché pour moi, autrement je n’en aurais voulu à personne.

MD : On peut dire que vous êtes un artiste populaire, de quand date cette popularité ?
Le Pont des Arts, c’est alors que les choses ont pris une autre tournure. Mais avant, j’exposais, on m’avait sollicité dans pas mal d’expositions prestigieuses. J’avais été commissaire à la Biennale de Venise, j’avais été à la DOCUMENTA de Kassel qui, sur le plan de la réunion des artistes, est ce qui se fait de mieux. Mais disons que le Pont des arts, c’était bien plus populaire. Si on avait répertorié tous les gens qui sont passés, on aurait dépassé le chiffre de 3 000 000 de visiteurs qui a été évoqué, mais après ça n’a plus de sens. Étantdonné que c’était un pont, il fallait compter les gens qui sont dessus, on les faisait donc entrer par dizaines. On a compté de 8 heures à 20 h alors que tôt le matin il y’avait déjà du monde et jusqu’au lendemain, parce que la nuit aussi il y’a eu du monde.

MD : Vous arrive-t-il, avant de sculpter, de dessiner l’œuvre que vous projetez ?
Ça m’arrive, mais pas toujours. Pour les commandes, on ne me le demande pas, mais je donne en dessinant une idée. Que je ne respecte pas à la lettre non plus.

MD : La question que beaucoup se posent à propos de votre matière, dont personne ne connaît la composition et que vous-mêmes, dans des entrevues, nommez du nom générique de matière, c’est quelque chose qui vous amuse, ce mystère ?
Non parce que moi-même je continue à chercher. Aucune des sculptures, je peux dire, n’a la même texture. Je suis curieux, je ne veux pas que ça soit figé, à la longue ça me fatiguerait. Si l’on cherche à améliorer, là c’est passionnant. Même si on ne fait pas de sculpture on peut toujours faire des mélanges, pour voir.

MD : Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
En ce moment c’est des commandes que j’ai.

MD : Ce travail autour des commandes qui vous sont faites, vous est-il aussi agréable que lorsque l’initiative d’une série est la vôtre ?
Oui, par ce que souvent c’est des personnes que je pensais moi-même faire. Ça me déplairait par contre de faire le portrait d’un chef d’État. Je me demande même si je l’aurais accepté. Mais faire quelque chose qui est dans mon imaginaire au contraire.                                 

                   

Aujourd’hui, le Sénégal   

SD : À votre avis, à quoi les problèmes sociaux que vous avez évoqués son dus ?
Moi je pense que ça c’est aggravé je ne peux pas tout mettre sur le dos de Wade, mais il y’a eu trop de laisser-aller. Quand on entendait parler de meurtre à l’époque, ça agitait tout Dakar et sa banlieue. Il n’y avait qu’un journal à l’époque, Paris-Dakar, mais tout le monde était au courant,
parce que c’était quelque chose de très rare. Maintenant c’est la banalité. Ce matin même, on parle de quelqu’un qu’on a ramassé sur un rivage, à moitié bouffé par des chiens. Nous on faisait nos études et puis nos parents n’avaient pas de difficultés à nous élever. Aujourd’hui, les parents, même avec leur bonne volonté, n’y arrivent pas. Quand on n’a pas de quoi donner à manger et vêtir ses enfants. Les enfants ne comprennent pas, ils ont faim, il faut que les parents s’en occupent. Ils ne peuvent pas raisonner par rapport à ce qui se passe. Même si leurs parents se démènent. C’est vraiment navrant.

MD : Le Sénégal d’aujourd’hui semble vous désoler. C’est le cas ?
Oui, je pense que c’est une époque très dure. Mais j’espère que ça va changer avec Macky Sall. On ne peut pas tout attendre de lui, mais disons que s’il améliore un tout petit peu les choses, met fin à tout ce laissé aller, déjà il aura réussi. Mais ce sera difficile.

MD : On peut voir, aujourd’hui, dans les rues de Dakar, quelques sculptures. Du temps de votre jeunesse Dakaroise pouvait-on voir les même ou d’autres qui ont depuis disparu ? Certaines de celles qui sont aujourd’hui visibles trouvent elles grâce à vos yeux ?                

Moi je n’en vois pas tellement. À part Demba et Dupont. Y’a que ça.

MD : Et notre monumentale statue de la Renaissance Africaine
Ça ne m’en parlait pas. C’était pour se faire des sous. Ce n’est rien du tout.

MD : Est-ce que vous, cela vous aurait intéressé de faire un monument pour la ville de Dakar ?
Oui, mais pas du temps de Wade. Ce projet des mamelles, c’est moi qui lui en ai parlé, j’aurais voulu que ce soit quelque chose de bien. Il a
essayé de tout faire par lui-même, le résultat est là.

MD : Parmi vos contemporains sénégalais, quels sont ceux que vous admirez ?
Que je respecte, il y’a déjà Makhtar Mbow, Hamidou Kane aussi. Je risque d’en oublier, il y’en a pas mal. Il y’a des gens qui sont masqués par des crapules, mais sans ça il y’a encore des gens qui sont formidables.                                                                                                                  

L’art, l’artiste et le Sénégal

MD : Pensez-vous que le gouvernement du Sénégal doit consacrer des moyens plus importants à la culture ?
Je ne suis pas pour l’assistanat. Aujourd’hui, il y’a la télé, les journaux en ligne, quand ils écrivent quelque chose sur internet ça passe, on est plus confiné comme avant, il fallait aller taper aux portes, si on fait des choses valables c’est remarqué. Il ne faut pas être pressé.

MD: On entend beaucoup d’acteurs culturels se plaindre du manque « d’une politique culturelle ». Qu’est-ce que ça vous inspire ?
Il ne peut pas y avoir de politique spécifique pour la culture. Elle est un ensemble. Il n’y a pas de recette pour ça. C’est un métier pour vendre l’émotion. Déjà, la personne qui n’arrive pas à exposer, montrer ce qu’il fait est déjà frustrée. On peut avoir un ministre super calé et tout, mais la frustration est là, donc ce n’est pas l’État. Il faut d’abord se débrouiller. Moi, je n’ai pas perçu un centime, d’ailleurs, quand on a voulu me subventionner, j’ai refusé. Parce que c’est une sorte d’aliénation. Ceci dit, l’État peut aider, je suis sûr que Youssou N’dour va le faire par ce qu’il est passé par là. Il peut aider, si par exemple il y’a des gens qui sont invités à l’étranger et qu’ils n’ont pas de moyens suffisants, on peut fournir le billet. Ça s’arrête là. Ce n’est pas à l’État d’aller dire regardez ça c’est un sénégalais, comme un VRP. Cen’est pas son rôle. Il faut qu’on se bagarre d’abord, tendre vers quelque chose d’abord. Et puis tout le monde se déclare artiste. C’est bien d’avoir une multitude d’artistes, seulement, il faut assumer. C’est un métier dans lequel on ne passe pas au guichet chaque mois pour prendre son enveloppe.

MD : Pensez-vous qu’il y’a aujourd’hui un public pour l’art au Sénégal ?
Ah oui, il y’en a, et pas là où on l’attend. Dans mes expos faites à Dakar, la majeure partie, les gens venaient de Pikine, Guédiawaye et plus loin avec leurs gosses. L’exposition que j’ai faite à la galerie nationale, des gens sont venus de loin, pour voir. Les gens sont intéressés, seulement, ils n’ont pas les moyens, mais ils aiment.

MD : J’ai lu qu’à une époque, vous avez vendu une sculpture à l’Assemblée nationale qui ensuite rechignait à vous payer.                     

Oui, ça, c’est douloureux. Je les ai menacés de retirer la sculpture, la presse s’en est accaparée et finalement ils ont payé.

MD : La sculpture s’y trouve elle toujours ?
Non, pas à l’Assemblée, je devais la réparer.

MD : C’est quoi comme sculpture ?
Un adolescent qui fait partie de la série des Massaïs.

MD : Aujourd’hui, au Sénégal, on rencontre bien des jeunes plasticiens, les jeunes sculpteurs sont plus rares. À quoi attribuer cet état de fait, pourquoi la peinture est-elle plus investie par les jeunes artistes que la sculpture ?
Je pense que pour faire de la sculpture il faut avoir de la place. À part si on fait de la miniature. Mais si l’on veut faire quelque chose de montrable, il faut quand même de la place. Pour les expositions aussi c’est plus facile d’enrouler sa toile que d’emmener sa sculpture. Mais bon, c’est une tentative d’explication et si ça se trouve c’est simplement qu’il y’a des gens qui se sentent plus peintres.

MD : En même temps, ce que vous évoquez doit être d’un certain poids dans la balance entre peinture et sculpture, déplacer des sculptures requiert effectivement des moyens logistiques.
Je crois que ça entre en ligne de compte, mais ce qui est primordial je pense que c’est la préférence de chaque artiste pour l’une ou l’autre forme d’expression.

MD : Offrir une sculpture à votre ville de Dakar, est-ce une chose à laquelle vous songez ?
Oui, ça se fera, mais encore une fois ce n’était pas possible du temps de Wade. Même s’ils avaient passé commande.

MD : La commande doit-elle forcément venir de l’État du Sénégal pour que vous réalisiez une sculpture au profit de Dakar ?
Enfin, il est arrivé que des étrangers se cotisent pour payer une sculpture, mais c’est toujours en France.

MD : Ne pourrait-on pas imaginer que des fortunes locales financent un tel projet au profit de notre capitale ?
Ils ont d’autres chats à fouetter. Il n’y’a pas cet élan de générosité ou s’ils le font il faut que ce soit devant la caméra.

MD : Imaginons que la commande soit passée et que vous vous apprêtiez à ériger cette sculpture dans Dakar. Quel personnage figureriez-vous ?
Je ne peux pas là citer une personne. Par contre, représenter une scène c’est plus faisable. Enfin je n’ai pas encore d’idée fixée.

SD : Pensez-vous qu’à travers la culture on pourrait transformer notre quotidien au Sénégal, notamment dans ses aspects les plus moroses ?
Senghor, on n’était pas toujours d’accord, mais lorsqu’il disait que la culture et au début et à la fin ça veut tout dire. D’abord, ça améliore la vision des choses, ça vous anoblit, je ne parle pas seulement de la sculpture, il y’a la littérature, la musique.

SD : Quels sont les rêves qu’il vous reste à réaliser ?
Je dois encore terminer la série des grands hommes, avec Cassius Clay notamment. Heureusement, le monde n’est pas fait que de gens indignes.

MD : Quel conseil donneriez-vous aux jeunes générations d’artistes ?
Je leur conseillerais d’être patients, c’est ça qui est le plus dur, la patience.

MD : Merci M. Sow, vous pourriez, avant que nous ne partions, nous montrer quelques une des sculptures que vous avez ici ?
Il hésite un instant et nous demande de le suivre, ce que nous faisons le long d’un couloir exigu qui débouche sur un grand balcon surplombant une cour et une petite piscine. Décidément, pas de luxe dans cette maison, seulement, l’empreinte d’une singularité. À notre gauche se dresse, immense, la sculpture d’un homme revêtue d’un boubou bleu, pas ceux truffés de subtilités que l’on porte aujourd’hui, l’un de ceux simples qu’arboraient nos aïeuls. Ousmane Sow, plein de déférence dans le ton comme la posture, fait les présentations, « c’est mon père. »  

 

La technique d'Ousmane Sow

Une sculpture d’Ousmane Sow est le produit d’au moins trois étapes. La première le voit confectionner un squelette en fer qu’il modèle comme pour esquisser la posture et la stature. Ce squelette est ensuite recouvert de paille plastique. Selon le professeur Abdou Sylla, auteur, dans la revue Ethiopique, d’un article très fouillé sur les arts plastiques au Sénégal, la paille plastique employée par Ousmane Sow est le fruit d’une recherche de l’artiste, tout comme le matériau qui constitue la façade externe et visible de ses œuvres. Sur le squelette en fer et la paille est ensuite apposée le célèbre matériau d’Ousmane Sow, matériau qui évolue depuis 1987. Divers outils sont ensuite employés par Ousmane Sow pour marquer sur la structure précédemment édifiée des détails et des marques d’expression. Enfin, la structure est recouverte de toile de jute après quoi, l’artiste imprime à son oeuvre ses derniers détails plastiques. Ousmane Sow a donc développé sa propre technique sculpturale. Inventeur autant qu’artiste, à l’aide du processus créatif qu’il a conçu, il a porté la sculpture à un degré d’expressivité qu’elle n’avait jamais atteinte avant lui.

Photo & Texte : https://issuu.com/recidivemagazine/docs/recidive_2

Mamadou est Journaliste, cofondateur et rédacteur en chef de la revue en ligne lesrécidivistes.com. Ses centres d’intérêt sont les livres, la musique jamaïcaine, l’œuvre d’Ousmane Sembène et la vie artistique dakaroise, sujet sur lequel il écrit régulièrement.

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